[Pro]tègez-vous ! | Par SkizJoh

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Ma tête lourde roule sur mon clavier, rythmée par un son new wave et un abus de chocolat pendant les fêtes. Un éclair, une voix.

– Joy-euses a-nnée !

Henri 2015 BQ

– Burp !

– Oh ! J’en connais une qui s’est un peu trop emballée sur les Rochers ! Comment va ma petite moule d’antarctique ?

– Henri…j’suis malade ! J’veux pas y aller demain !

Larmes de crocodile et nez qui coule

– Et bien ma caille, business is business donc…fallait y penser avant car demain c’est la (…tindindin…suspens…) reprise !

Un cri dans la nuit

– Non mais sérieusement Henri ! Je vais faire une colique !

– M’en fous.

– J’ai la cheville cassée.

– T’as toujours l’autre.

– J’ai la grippe porcine.

– Vaccin.

– Mais pour l’amour de … Je suis schizo ! N’ai-je pas le droit à du repos ?

– Engagement i tutti cuanti ma caille des Antilles, c’est toi qui l’a dit.

Pleurs inconsolables

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« J’suis très pas bien, je l’jure ! »

– Tu te rends compte de ce foutu système ? On n’a jamais de pause nous !

– Tu parles de qui là ? Les schizos ou les sportifs ?

– Les sportifs. Je veux dire, n’as-tu jamais remarqué que chez les sportifs professionnels, le corps étant le gagne-pain officiel, c’est un peu comme si jamais ils ne pouvaient prendre de repos. Un vrai repos. Je veux dire celui où tu bouffes comme une crevure, que tu ne vas pas faire un seul footing de tes foutues vacances et où si t’as un mal de bide, tu peux tranquillement rester au chaud chez toi au lieu de crever ta race sur un terrain !

Les pleurs reprennent de plus belle

– Oulalala ! Mon papillon des mers, toi, tu as besoin de parler ! Et comme je reviens tout fragrant des fêtes…

– …et de ta gastro…

– Qui t’as dit !

– Lilie.giphy (1)

– Bougresse d’âne à corne ! Elle ne perd rien pour attendre ! Enfin, bref, je disais que j’étais en mesure d’écouter et de te conseiller ! Alors lâche-toi ! Enfin…pas trop quand même !

– Et bien, tu vois, parfois j’aime bien prendre du recul sur tout ce petit monde que les gens aiment bien appeler « monde pro » et je me pose des questions. Par exemple : c’est quoi être professionnel ? Je veux dire par là, est-ce que c’est un statut ou est-ce que c’est une attitude, ou les deux ? Et qu’est-ce que ça implique ? Jusqu’où on peut exiger d’une personne d’être « professionnelle » ? Et pour le pro lui-même, qu’est-ce que ça sous-entend réellement cette notion « d’être pro » ?

– Wahou. J’ai le vertige ! Ecoute ma loutre des montagnes, essaye peut-être de poser des mots sur chacune de tes questions, parce que moi, je t’avoue que je ne suis qu’un maïs anarchiste alors je te dirais bien de tout faire péter, mais mes nouvelles résolutions 2015 m’en empêchent encore pour quelques jours !

– Ok…bien…dans ce cas. Je ne suis pas d’accord parfois avec cette image qu’on se fait du professionnalisme. J’admire beaucoup les pros. Ceux qui décident de faire leur passion, leur métier. Ils endossent le dossard du job, bien jaune fluo pour qu’on les reconnaisse et vraiment, je trouve ça honorable. Comme tout professionnel de tout autre job. Mais voilà, ce n’est qu’un job d’humain fait par des humains. Alors comme dans tous les jobs, il y’en a qui sont très exigeants avec eux-mêmes, qui font attention à ne pas trop sortir, à bien dormir pour récupérer, à ne pas boire d’alcool pour ne pas abimer les tendons, à faire du renforcement musculaire et à cirer leurs baskets avant chaque match…mais tu as aussi ceux et celles qui fument de gros pétards, qui boivent du vin au goulot et qui s’éclatent en soirée un jeudi soir !

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« Nous, les pros, nous sommes comme vous ! » Judith – 10 ans

– Désacraliser le pro.

– Oui et non. Juste se rappeler que ce ne sont que des humains et parfois, ces humains sont soumis à de gros enjeux et de la pression, intra sport, mais aussi souvent extérieure. Des humains avec des vies, des relations sociales, des hobbies, des familles…alors c’est génial d’admirer les « parfaits » mais c’est bien aussi de se rappeler que ceux qui ne le sont pas, ne sont que des humains, et chacun gère sa vie comme il l’entend.

– Oui, enfin, ils sont payés quand même ! Il y a une exigence à avoir ! C’est leur outil de travail, leur corps. C’est comme si tu disais à un pianiste de faire un peu de boxe, histoire de prendre un risque avant le gala samedi !

– Et bien, moi, je trouve que c’est infantiliser les gens. Comme tu le dis, il y a une exigence ! Et chez les sportifs, c’est le terrain et la performance lors du match. Tu sais, moi j’en ai vu des nanas qu’on faisait pas chier avec leur hygiène de vie juste parce que le samedi et bien…elles étaient canons. Et pour tout t’avouer, je pense que ça devrait primer, les performances le samedi. Et d’ailleurs pros ou pas pros.

– Un message ?

– Non, un recalibrage. Je trouve que souvent dans notre société on parle de méritocratie mais c’est souvent pour se la raconter genre Robin des Bois à deux sous. Y’en a pas beaucoup qui le font. Et là, je parle de tous les statuts. Professionnels ou pas. Sportifs ou pas. Les meilleurs n’occupent pas toujours l’espace. Et dans le sport peut-être plus visible qu’ailleurs, parfois, y’a des questions de sous qui me dépriment un peu.

– Je crois voir de quoi tu causes ma mygale d’Ethiopie, mais je dois dire que je suis sceptique.

– Je t’en prie, tu as la parole !

– Et bien, par exemple pour les statuts. Je trouve ça difficile de faire jouer une amateur plus qu’une professionnelle.

– Pourquoi ?

– Alors, déjà, c’est vrai qu’il existe une forme d’hypocrisie. Les coachs et les présidents sont souvent soumis à des justifications de salaire. Par exemple, comment expliquer que la joueuse qu’ils payent beaucoup se retrouve sur le banc au profit d’une qui gagne moins. Ça serait admettre qu’ils ont eu tort et ça, c’est pas la foire au sourire ! Donc ça, je peux l’entendre, mais par contre, est-ce que si un plombier professionnel qui a étudié pour ça peut être comparé à un plombier amateur ?

– S’il est aussi bon ?

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« J’ai financé mon plan de carrière et pas toi, ignoble amateur ! »

– Sauf que y’en a un qui a financé son plan de carrière et pas l’autre qui par amateur, suggère avoir un autre boulot à côté et donc, une autre source de revenu. Tu piges ?

– Mmmm…ouais. Mais je ne suis pas tout à fait convaincu.

– Et bien, tu sais être amateur c’est aussi, parfois voire souvent, faire moins d’entraînements ou d’heure de « travail » que l’autre donc y’a aussi une histoire d’expérience et de justice.

– Mmm je pense que le problème est très complexe au final.

– Bien oui ma courge. Parce que y’a de l’argent en jeu.

– Oui, essentiellement et indirectement, l’argent est presque toujours à la base du pervertissement du système. Tu vois, là on débattait du statut des joueurs et de la manière dont ils abordent leur métier, mais y’a aussi une dérive dont je voudrais parler.

– Vas-y ma banane du Brésil.

– Et bien, tu vois, quand les dirigeants des associations signent les contrats professionnels, ils achètent une performance, un performer. Et je trouve que parfois, il y a vraiment de graves abus ! On n’achète pas l’humain qui est derrière. C’est aussi pour ça que je disais qu’il faut laisser l’athlète ou le professionnel libre dans sa vie privée. Après, c’est à eux de savoir se gérer ! S’ils déconnent au point que leurs perfs diminuent, dans ce cas c’est leur faute, mais qu’est-ce que je trouve ça infantilisant d’interdire des choses ou alors de contrôler comme si le poids du joueur appartenait aussi à l’association ! Deux kilos en plus à la sortie des fêtes c’est le salon de l’agriculture avec Marguerite la grosse vache Normande. Non mais faut pas déconner ! Y’a des staffs médicaux qui suivent les athlètes. Ça suffit amplement. Je veux dire, tu vas suivre ton employé de bureau chez lui pour lui faire souffler dans le ballon toutes les deux heures, pour être bien certain qu’il n’affecte pas son boulot le lendemain. Ou alors chronométrer le temps du bain de ta secrétaire !giphy (6)

– Oh b ça, ça me dérang…

– Pervers.

Regard coupable

– Enfin, tu me suis, et je voulais donc en venir à ça : signer un athlète ou un pro, ce n’est pas le posséder et donc, c’est aussi être capable de lui faire confiance, y compris quand il vous dit qu’il ne peut pas. C’est quand même foutrement frustrant quand tu pratiques un sport depuis des années, d’avoir la sensation que quand tu dis que tu ne peux plus continuer à marcher sur ta cheville, les gens te regardent un peu en coin genre le portefeuille du vieux de l’épicerie vient de disparaître et tu es le seul étranger du magasin. Purée ! C’est fou ça ! La confiance règne !

– Le rapport à la blessure est assez particulier avec les sportifs ! Moi, tu vois, j’ai pas d’articulation, problème réglé !

– Tu suggères qu’on s’ampute de nos articulations ?

– Qu’est-ce que je peux dire moi…vive le maïs !

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Nous sommes des humains

– Tu es vraiment bizarre et tu me fais peur (soupirs). Tout ça pour souligner que merde, on n’est pas des machines ! Parfois on se fait mal et c’est vrai, on est des chiants ! On ment pour continuer de jouer, dès qu’on a un bobo on voit le kiné qui nous dit de nous soigner et tout le monde sait que les sportifs sont les pires enfants en matière de soins…mais par pitié ! Si on a le tibia qui sort de notre chair, c’est bel et bien qu’on a une fracture ouverte ! Pourquoi autant de sportifs se taisent sur leur blessure ? Parce qu’ils savent que ce n’est pas bien vu et que comme toute marchandise, s’ils ne sont pas les performers qu’on attend d’eux, ils seront remplacés.

– Une marchandise ? Wahou t’y vas fort pour ce début d’année ! Tu me fais friser la tige avec toutes ces déclarations ! Continuuuuuhuhuhue ça m’excite !

Ignore totalement cette remarque dégueu

– Oui, un peu de réalisme, que veulent les employeurs ? Gagner des sous, être prolifique, s’agrandir, avoir de l’ambition, gagner des sous, gagner des matchs pour le sport mais aussi pour les retombées médiatiques et gagner des sous. Nous sommes des investissements. Et à partir de ce moment, beaucoup de sportifs s’oublient en tant qu’humain. Ils prennent tous les risques, parce que déjà, le sport c’est une drogue – demandez à n’importe quel sportif régulier autour de vous, on se plaint des entraînements, mais dès qu’on est blessé on ne rêve que de reprendre ! – mais aussi parce qu’ils cherchent à plaire à leur patron et au public. Que veut le public ? Il veut du spectacle. Alors il faut que ça aille toujours plus vite, plus haut, plus dur, plus violent. On perd la tête !

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« Au chiotte la pression sociale ! »

– Putain de pression sociale !

– Mais tu l’as dit l’épi ! Chiure de pression sociale, ça devient insane ! Et qu’est-ce qui pilote tout ça ? L’argent.

– On l’aime, bon sang ce qu’on l’aime lui ! Mais qu’est-ce qu’il nous fait chier !

– Grave ! Et ça entraîne des dérives plus grandes chez les sportifs : le dopage ! Quelle saloperie ce truc ! Juste pour plaire. Pour rester dans les bonnes grâces d’un boulot. Pour se plaire à soi-même et être toujours le meilleur. Je trouve ça triste sociologiquement, psychologiquement mais surtout humainement.

– Je crois qu’être professionnel de nos jours ce n’est pas très simple. Tu vois ma rascasse des bois, je suis sûr que y’a plein de gens qui ressentent aussi ça dans leur vie de tous les jours. Les étudiants qui doivent assimilés des tonnes de choses, des tonnes d’examens stressant ! Les profs qui doivent toujours être en forme, souriant, polis, courtois, même face à des petits merdeux et à une politique d’Etat toujours plus exigeante. Le mec qui pose tes tuiles par tous temps. Le chauffeur routier qui ne peut pas dormir pour arriver à l’heure à la livraison. Putain, ce sont des vies humaines les gens !

– Le bon sens voudrait qu’on sache s’arrêter. Du moins limiter. Mais c’est autant la faute de l’athlète que du patron. Ne pas accepter ces conditions parfois dégradantes et dangereuses pour la santé, c’est aussi aider le système à se purger.

– Ah oui mon rhododendron d’Espagne…mais pour ça, faudrait que tout le monde marche main dans la main.

– Ou qu’il n’y est plus d’argent.

– Ce n’est qu’illusoire. Les gens trouveraient autre chose. C’est, je crois, dans la nature humaine de vouloir toujours plus et d’essayer d’aller toujours plus loin dans l’interdit. C’est d’ailleurs comme ça que nous évoluons et que nous avons créé de magnifiques choses !

– Henri, t’es devenu un maïs mignon.

– Barf, non, arrête tes conneries ! Disons juste que je m’adoucis !

– Toi, tu as rencontré quelqu’un !

– Tais-toi ! Henri le maïs ne rencontre personne ! C’est les autres qui rencontrent Henri le maïs !

– Mais oui…mais oui !

– Bon, tu veux conclure ?

– Ouais, je dirais pour faire simple qu’être professionnel ne définit pas ce que nous sommes ou ce que nous valons. Ce sont des êtres humains avec tout ce que les êtres humains risquent : blessures, maladies, baisse de moral … et ils ne trichent pas, sinon, cela signifie qu’ils ne sont pas des athlètes de haut-niveau et cela signifie que vous vous êtes trompés sur le recrutement. Il doit exister une relation de confiance et de respect mutuel. Ne pas tricher avec son employeur mais ne pas pousser l’employé à prendre des risques avec sa santé. Et pour le petit aparté, être professionnel est un statut. La sueur, la volonté et le cœur font le reste.

– Mais tu vas quand même aller t’entraîner demain…

Sourire triomphant

– Noooooooooon !

 

Je vous conseille de regarder ce reportage d’Arte, « le revers de la médaille » très touchant, sur l’après carrière des sportifs de haut-niveau. Suivez ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=1X2-fgCINBw et visitez la page Facebook Skizjoh:  https://www.facebook.com/pages/SkizJoh/1482750728641043?ref=hl

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Un peu d’exercice pour digérer ?

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